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[fr] Comment je suis redevenu chrétien (2)

Posté par ktovox le 1 avril, 2007

photo Jean-Claude Guillebaud 

 Jean-Claude Guillebaud n’a pas décidé de faire dans la nostalgie; il “n’est pas sûr d’être redevenu un bon chrétien” mais son chemin de la reconquête, entre humilité et érudition, vaut une lecture attentive. De Jacques Ellul, le pasteur, qui fut son professeur à Bordeaux et lui a donné le goût de la réflexion subversive, à René Girard l’anthropologue autodidacte il avance, joyeux, au coeur d’un monde dont il aime partager la force des convictions. A lire chez Albin Michel (1)

Aqui ! : Sur le chemin de cette reconquête que vous empruntez l’influence de Jacques Ellul a semble-t-il été déterminante ainsi que cette subversion contenue dans le message christique, ce choix radical de la victime plutôt que de l’oppresseur ? Au fond, elle aurait pu vous conduire beaucoup plus rapidement à ce retour, si l’on considère que vos premières rencontres avec lui remontent à 40 ans?

Jean-Claude Guillebaud : J’ai découvert Jacques Ellul ( et ses livres) en 1962-1963, quand je me suis inscrit en fac de droit à Bordeaux, où il était professeur. Je dois dire qu’à l’époque, c’est principalement son oeuvre sociologique qui m’intéressait, notamment sa réflexion — assez prophétique — sur la technique. Chez Calman Lévy, dans la collection « Liberté de l’esprit » que dirigeait alors Raymon Aron, Ellul publiait aussi des essais iconoclastes où il dénonçait avec talent les conformismes de l’époque, notamment ceux de gauche.
C’est bien plus tard que je me suis intéressé à la partie proprement théologique de son oeuvre. En fait lorsque je suis devenu son éditeur, d’abord au Seuil, puis à Arléa.
Et puis, comment dire, entre les différents auteurs qu’on découvre, il se produit une sorte d’interférence, de synergie. En 1978, j’ai découvert le travail de René Girard — qui comporte d’ailleurs des points communs avec celui d’Ellul — et aussi celui de Louis Dumont et de Michel Henry. J’ai relu — et publié — certains textes d’Ellul sur le christianisme en étant mieux capable, je crois, d’en comprendre la portée.

@ ! : Ellul le protestant: pourquoi au fond ne pas avoir choisi, comme lui, le chemin du temple plutôt que celui de l’église? Marie appartient-elle à votre univers de chrétien?

JC G : Je suis sensible à l’expérience historique du protestantisme et au message protestant, c’est vrai. Par exemple dans sa critique radicale du « césaro-papisme » ou dans son intérêt principal pour les Écritures (que, jusqu’à une date récente, les catholiques lisaient peu.) J’aime aussi l’expérience propre aux protestants français : celle de la minorité, parfois assiégée. Il n’empêche que je suis catholique et que je le reste. La personne de Marie et ce qu’elle incarne me parlent. C’est mon terreau d’origine, mon arbre généalogique si vous voulez. Il me semble que chacune d’entre nous, s’il veut rencontrer « l’autre », doit d’abord s’efforcer d’approfondir sa propre tradition, sa propre culture. C’est d’ailleurs ce que répond le Dalai Lama aux Occidentaux qui lui disent vouloir se convertir au bouddhisme. Il leur répond : allez approfondir votre propre religion, c’est ainsi que vous nous rencontrerai.
J’ai bien ce type de raisonnement et de démarche. Je me méfie des « conversions » qui courent toujours le risque de rester émotives et superficielles.

@ ! : Que dire et comment le dire, aux jeunes d’aujourd’hui, sur l’importance des valeurs de la chrétienté dans nos sociétés où d’autres religions, l’islam en premier lieu, sont tentées par le prosélytisme ?

JC G : J’aurais envie de dire aux jeunes deux ou trois choses toutes simples.
D’abord d’essayer d’acquérir une culture religieuse minimale. Non pas pour se « convertir » ou pour se « rallier » à je ne sais quelle Église mais, tout au contraire, pour ne pas être trop vulnérable aux crédulités à la mode, pour ne pas être naïf face aux sectes, aux gourous, aux superstitions. C’est souvent l’ignorance religieuse totale de certains jeunes (par exemple des jeunes musulmans) qui les laisse sans défense face aux manipulateurs et aux prosélytes de toute sorte.
Ensuite, je dirais aux jeunes : vous avez bien raison de ne plus accepter les proclamations théoriques, les leçons de morale purement verbales, les « catéchismes » qui n’engagent pas vraiment ceux qui les édictent. Soyez plus sensible à la vie réelle des gens qu’à leur discours ; ne croyez que ceux qui « habitent » vraiment leurs paroles et qui « vivent comme ils parlent », pour reprendre une expression d’Edgar Morin.
Aujourd’hui, les croyances ne doivent plus être « assenées » ou imposées. Elles doivent s’attester par la pratique, l’expérience, etc.
Enfin je leur dirais cette chose encore plus simple : dans des sociétés plurielles commes les nôtres, des sociétés où doivent — et devront — cohabiter des croyances et des religions différentes, il faut dire clairement qui on est. Il ne faut pas raser les murs ou dissimuler ses convictions. Le vrai dialogue commence quand on est capable de savoir qui on est et qui est l’autre.

source: Aqui.fr

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[fr] Comment je suis redevenu chrétien. (1)

Posté par ktovox le 1 avril, 2007

Jean-Claude Guillebaud
“Comment je suis redevenu chrétien”

Comment je suis redevenu chrétien, Albin Michel, 190 p. ; 14€.
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Le titre de votre livre, Comment je suis redevenu chrétien, suggère que vous avez été chrétien, puis cessé de l’être. Comment s’est opéré ce « reflux » ?
Oh ! le plus banalement du monde. Tout en étant de tradition catholique, ma famille n’était pas très pratiquante, hormis ma mère. Comme beaucoup de jeunes de ma génération [Ndlr. Jean-Claude Guillebaud est né en 1944, à Alger], j’ai fait ma communion, puis j’ai cessé toute pratique religieuse. J’ai vécu cela sans drame. Je n’avais pas de compte à régler avec l’Eglise catholique.

Ce qui frappe, dans votre retour vers la foi, c’est que, contrairement à d’autres, il ne répond à aucune nostalgie, aucune épreuve personnelle, aucun désarroi existentiel…

C’est vrai ! Ma démarche n’a rien de sentimental. Après avoir été longtemps grand reporter, présent sur bien des lieux de conflit à travers le monde, je suis devenu éditeur, au début des années 1980, puis essayiste. Conscient d’assister à un véritable basculement de civilisation, je me suis alors interrogé sur ses causes, mais également sur les fondations à préserver pour éviter une certaine forme de déclin. De livre en livre, j’ai été surpris de redécouvrir comme une évidence la pertinence du message évangélique, mais de manière rationnelle, quasiment anthropologique.

Et cela alors même que l’idéologie dominante était plutôt à la dérision, à la contestation de l’héritage chrétien.

L’inculture contemporaine sur ces questions est abyssale. Moi-même, je ne soupçonnais pas, au moment où j’ai engagé ce travail, à quel point nous restions, même au coeur de notre laïcité française, les héritiers d’une tradition judéo-chrétienne. Je me souviens m’être interrogé, alors que mes filles approchaient de l’adolescence, sur la manière dont je pourrais répondre à leurs questions sur la sexualité. J’ai décidé de mener l’enquête, en toute objectivité. Ce fut la matière de mon livre La tyrannie du plaisir (paru en 1998). J’ai découvert à quel point la Grèce antique, par exemple, avait pu être pudibonde et l’Eglise, historiquement, plutôt tolérante. En fait, le moralisme dont j’avais souffert, dans ma jeunesse, était moins lié au christianisme lui-même qu’à l’esprit petit bourgeois du XIXe siècle, véhiculé, c’est vrai, par une hiérarchie catholique majoritairement issue de ses rangs.

Au départ de votre retour vers la foi, il y a donc ce constat que les « valeurs » qui font consensus dans notre société viennent du christianisme.

Oui, alors même que les Français progressistes sont persuadés qu’elles ont été arrachées à l’obscurantisme judéo-chrétien ou à l’autoritarisme clérical. Prenez l’individualisme, l’idée de primauté de la personne sur le groupe, c’est une idée que l’on ne trouve ni chez les Grecs ni dans l’islam ; il en est de même de l’aspiration égalitaire magnifiée par saint Paul dans l’épitre aux Galates : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ. » On peut faire le même constat sur les notions d’universalité, de progrès et, bien sûr, d’espérance, qui substitue l’idée de « sens de l’Histoire » à celle de la tradition grecque ou orientale du temps circulaire, de l’éternel retour.

Est-ce à dire que les catholiques doivent chercher à récupérer ce patrimoine ?

Surtout pas ! D’une certaine manière, le christianisme triomphe et meurt, pour une part, d’avoir ainsi enfanté la modernité. L’urgence est moins de rechristianiser ces valeurs communes que de prendre collectivement conscience de leur origine, de la manière dont, historiquement, elles l’ont emporté sur d’autres conceptions du monde pour mieux identifier les dangers qui aujourd’hui les menacent. Car l’époque porte en elle la tentation de se résigner aux inégalités, de ne plus croire ni au progrès ni à la démocratie… Je garde en mémoire cette réflexion du philosophe René Girard : « C’est ce qui reste de chrétien en elles qui empêche les sociétés modernes d’exploser. » 

Mais le christianisme se réduit-il à des valeurs, fussent-elles humanistes ?

Non, bien évidemment ! La seconde étape de mon cheminement personnel a été, précisément, de redécouvrir à quel point l’Evangile était de la nytroglycérine trop longtemps enrobé de sucre. Le christianisme n’est pas une religion parmi d’autres. Il y a un avant et un après dans l’histoire de l’humanité. Nietzsche l’avait bien compris. La subversion biblique, c’est la défense du faible, de la victime à laquelle Dieu s’est identifié, là où les civilisations antiques magnifiaient la force. C’est ce retour de la barbarie qui nous menace. Aujourd’hui, le problème du christianisme est donc moins un problème de contenu, de pertinence, que de langage. Nous continuons de psalmodier pieusement des choses qui sont devenues lettres mortes. Or, on peut passionner les gens si on parle leur langage.

Vous voilà qui dites « nous », vous avez donc plongé. Vous revoilà chrétien !

Il y a un moment où la question s’impose : l’Evangile est d’une telle force qu’il ne peut être une simple production humaine. Il faut franchir le pas, oser se dire croyant. Alors, tout s’enchaîne avec une facilité déconcertante. On redécouvre que le génie du christianisme (il a tout de même « enterré », sur une période récente, le marxisme, la psychanalyse, le structuralisme et la prétendue modernité) est d’avoir pu s’appuyer sur une institution, l’Eglise, certes imparfaite mais que les saints, tout au long de l’Histoire, ont su préserver en la critiquant plus radicalement qu’aucun athée ne le fera jamais. On redécouvre que l’on n’est pas croyant tout seul, mais que la foi est relation à Dieu et aux autres ; que l’amour n’est pas conclusif mais inaugural. Ce n’est pas parce que je connais quelqu’un que je l’aime ; c’est parce que je l’aime qu’au travers de cet amour je peux enfin le connaître vraiment. Il y a là un vrai trésor de la foi que les croyants doivent redécouvrir pour eux et faire partager aux autres qui, sans doute, n’attendent que cela.

Propos recueillis par René Poujol
Photo : Gaillardin /Opale

source: Pélerin.info

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